Agrigente

Agrigente

Il faut dire ce qui est : rester de glace devant la peinture abstraite est la réaction la plus naturelle. La plus instinctive. Jusqu’à il y a deux ou trois ans seulement (par rapport à toute une enfance et une adolescence submergées par la passion de l’art) moi-même je prenais l’abstraction de haut, en un sentiment rétrograde qui me faisait élever Le Caravage et David en maîtres absolus, ou apprécier des grandiloquents comme Friedrich ou Gérôme, au mépris du XXème siècle tout entier. De la même façon que l’art abstrait a révolutionné la peinture en détruisant ce qu’elle était jusqu’alors, niant tout hormis elle-même, je crois qu’il est nécessaire, pour s’ouvrir aux tableaux non-figuratifs, de subir individuellement un choc semblable, intime, qui fait oublier nos certitudes de perceptions, de goûts, et de sentiments. Tout le monde peut aimer l’abstrait dès qu’il s’est heurté à cette œuvre qui aura su l’ébranler, d’un unique regard.

Ce n’est pas à Nicolas de Staël que je dois cette révolution personnelle, au contraire, c’est d’ailleurs un peintre que je n’ai jamais cru comprendre. J’avais été marqué par une interview de Serge Gainsbourg, qui disait en substance la chose suivante « On ne peut pas supporter d’être un génie. Ça conduit forcément au suicide. Regardez De Staël ». Je me suis penché sur ses œuvres, mais je n’ai pas saisi le génie. C’était trop austère, trop droit, carré, fragmentaire, à l’image de rudes mosaïques, de grossiers collages. Mon abstrait à moi était passionné et sauvage, il s’appelait Pollock, ou majestueux, énigmatique et incontestable, et il s’appelait Soulages. Il y a peu, je ne sais quelle divagation exhuma sans trop de raisons De Staël des tréfonds de ma mémoire pas si sélective que ça. J’eus l’envie de réexaminer son cas : je plongeai dans sa vie, dans son travail une seconde fois, comme si je ne l’avais jamais observé puisque j’en avais tout oublié. Une toile, dans la masse déraisonnée de ses créations, déroba mon regard. Elle s’appelait « Agrigente », du nom d’une ville de Sicile que je ne connaissais pas et qui ne m’évoquait rien. Je m’en foutais.

« Agrigente », ce sont des lignes, des parts, jaunes, violette, rouge, et beige, qui se rejoignent en un centre atomisé, à la fois morcelé et estompé, atomisé et diffus. Réminiscence, détournement, rappel brutal et barbare (que ce mot ne choque point les vrais connaisseurs d’Histoire de l’Art qui pardonneront les adjectifs faciles du simple amateur) des notions de perspective. La pupille écorchée, j’ai vu comme un éclat, d’une violence inouïe, un éclair, qui brise un verre massif. J’ai vu une force, une pulsion, déflorer la surface docile de la toile, et la toucher en plein cœur. J’ai senti cette frappe jusque dans mon esprit. Une fêlure dans l’obscurité, manifestation déchaînée de vie dans la somnolence triste qui embourbe le quotidien. L’émotion arrachée, perçant littéralement les murs de la torpeur pour atteindre l’espoir de vie. De Staël a crée une faille irréparable et salutaire dans ma vue, mon intellect, et mon âme, aussi rapidement qu’un coup de feu. Qu’un coup de poing.

Désormais, lorsque dans la pénombre du doute ou de la solitude, je veux me raccrocher à quelque secours fidèle jailli des pinceaux des peintres abstraits, il y a Pollock, Soulages, et la merveilleuse « Agrigente ».

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